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Les LOUPS


Un portrait d'Hélène Grimaud

 

Les loups nous fascinent à l'extrême. Moi-même, je subis leur pouvoir. Ils nous ensauvagent tous. Telle est la source d'une partie de leur force ; le reste vient de ce qu'ils nous sont supérieurs. Dans leur corps, dans leurs crocs, dans leurs amours, réside une puissance élémentaire semblable à celle du vent, des volcans, aux violences souterraines de la vie. Au milieu de nous, occupés à notre modeste cheminement d'une routine à l'autre, ils viennent des neiges du Grand Nord et des roux de l'automne assurer la domination sauvage, la froide et solennelle férocité de la nature. Chaque fois qu'ils apparaissent, des steppes russes aux forêts canadiennes, des sierras espagnoles au plateau de l'Aubrac où, paraît-il, on vient d'en trouver deux, ils nous offrent la possibilité unique d'entre-saisir une vision : l'intuition de la Vérité. Cette Vérité qui gît dans les profondeurs de la conscience, et permet à chacun de puiser en lui les forces de la création - pour moi, trouver la joie qui me fera jouer Johannes Brahms ou Sergueï Rachmaninov.

"Je crois que les frontières de notre esprit sont mouvantes ; que les esprits peuvent communiquer, les âmes communier, couler, pour ainsi dire, l'une dans l'autre et créer ou révéler une énergie unique ; que les lisières de nos mémoires sont mouvantes et que toutes nos mémoires sont part d'une grande mémoire, la mémoire de la nature elle-même", écrit le poète William Butler Yeats. J'affirme à sa suite que les loups sont cette mémoire : la réminiscence vivante de l'Éden.

Aussi, tout être qui s'attarde à admirer leur opulent spectacle grandit ; tout individu qui invite à les contempler élève. Raison pour laquelle il s'agit d'applaudir, et d'applaudir encore, le travail prodigieux de Monty Sloan qui nous donne à voir mieux que quelques scènes de leur vie, mieux que leurs chasses, leurs rites, leurs amours ou leur mort ; au-delà de la beauté de ses clichés, il nous donne à saisir l'esprit même du loup, cet esprit qui nous lie à notre essence. Les photographies de Monty Sloan font plus que nous parler et nous émouvoir, elles nous donnent des éléments de réponses.

À quelles questions ? Les seules essentielles à notre avenir : comment sauver la planète, comment la transmettre à nos enfants, comment les préparer à la transmettre aux leurs? Quelque mille quatre cents scientifiques - anthropologues, éthologues, écologues et biologistes - viennent de rendre un rapport aux Nations unies sur l'état de la Terre. Leurs conclusions sont alarmantes et unanimes : si l'homme ne respecte pas chaque écosystème et n'harmonise pas tous les écosystèmes entre eux, alors le monde sera invivable dans moins de quarante ans. Les études menées sur le loup dans le parc de Yellowstone, aux États-Unis, ont montré combien la présence de ce noble prédateur était indispensable à l'équilibre de son écosystème.

Le loup nous rappelle nos origines. Il nous rappelle que, pour survivre dans la nature, nos ancêtres ont eu besoin des animaux. L'aventure de cette complicité a commencé avec les loups, à force d'observations mutuelles et de patients apprivoisements. Le loup a appris à nos ancêtres à chasser ; puis il les a aidés à capturer la nourriture. Il leur a appris le sens de l'économie, le respect de l'autre - ne tuer que par nécessité, les individus les moins indispensables à la survie du groupe. Les règles de vie de la meute, que Shaun Ellis dévoile dans ce beau livre, ont enseigné à l'homme les règles de vie en société. Certaines peuplades, pour sceller cette alliance, ont donné le sein de leurs femmes aux jeunes loups pour qu'elles les allaitent. Certains dieux l'ont voulu pour frère : Apollon en fit son symbole le plus digne ; Mars lui confia la conduite de son char, Rome, la survie de ses fondateurs.

Aujourd'hui, sur cette Terre, où l'homme pratique le grand génocide de la vie - chaque jour des dizaines d'espèces animales et végétales disparaissent, et 16 125 autres espèces sont menacées d'extinction, au rang desquelles, nouvellement désigné, après l'ours polaire, l'hippopotame -, il convient de saluer la parution d'un pareil ouvrage comme un hymne à la joie, au sens où l'assure Beethoven dans sa 9e symphonie. Et d'affirmer haut et fort que le loup est l'avenir de l'homme.

Le loup est l'avenir de l'homme, assurément. Ce complice immémorial, que pas une seule grande civilisation n'a omis d'inviter dans ses légendes pour le sanctifier, ne pourra vivre que si nous vivons. Ou plutôt, nous ne pourrons survivre que si nous le protégeons. Non pas dans des réserves ou des sanctuaires : aucun écosystème n'est « isolable » des autres, comme l'a souligné justement le dernier rapport des Nations unies. Nous devons rendre au loup l'espace et la vie auxquels il a droit, pour assurer à nos enfants la terre et l'oxygène auxquels ils ont droit. Ainsi le vieux débat philosophique sur l'animalité - longtemps établi sur l'observation d'enfants loups -trouve-t-il un nouveau champ de réflexion. Où passe la frontière entre l'homme et l'animal ? Cette question, qui passionna l'Église, puis le siècle des Lumières, qui enthousiasma les plus grands philosophes, René Descartes et Emmanuel Kant, a trouvé, avec l'écologie et l'éthologie, si ce n'est une réponse, du moins un constat des plus simples : vivants tous les deux, ils ne peuvent le rester les uns sans les autres.

Ouragans, tsunamis, tremblements de terre, fonte de la calotte glaciaire, épuisement de l'eau douce : les faits sont inquiétants qui se traduisent désormais en milliers de morts humains. Les scientifiques et les économistes commencent à entendre les sommations de la Terre. Aux calculs économiques de rentabilité, aux cours des marchés, aux questions de gestion, ils reconnaissent leur devoir d'intégrer un nouveau paramètre : la préservation de la nature.

Où l'étudier ? Dans quelles écoles ?

Comme le firent nos ancêtres il y a deux millions d'années, regardons les loups. Contemplons les loups. Haïs parfois, traqués hélas, ils continuent, dans l'absolue liberté de leurs courses et de leurs amours, à nous apprendre ce sens qui se dérobe à nous, qui nous échappe, qui nous effraie et que nous entendons pourtant, certaines nuits de lune, quand ils hurlent sous le ciel: le paradis est ici, là où ils sont.



Préface d' Hélène Grimaud

au livre de Shaun Ellis et Sloan Monty

LE LOUP sauvage et fascinant

Editions Lafon